Rise of the Yokai: le Magnamalo

Et pour en finir avec les monstres de Rise, parlons bien évidemment du plus iconique, le flagship, j’ai nommé le Magnamalo ! Une créature mariant en son sein plusieurs yokai et concepts intéressants de la culture japonaise.

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L’onibi

Un onibi (鬼火) est l’équivalent dans nos contrées d’un feu follet, à savoir une flamme qui apparaît dans les airs. Il existe des tonnes de variantes de cette entité mais l’idée générale est qu’ils seraient les âmes des morts se matérialisant, notamment sur d’anciens champs de bataille.

Dessin par Terashima dans son Wakan sansai zue en 1712

A ce jour, difficile d’expliquer d’où vient ce concept. Les principales théories tournent autour de la décomposition des corps, générant de la phosphine (PH3) et du diphosphate (P2H4) à partir du phosphore contenu dans les os (P, H étant l’hydrogène naturellement présent dans l’air). Or le mélange de ces deux substances peut provoquer des flammes. Ajoutez du méthane (CH4) comme combustible, produit également par le corps qui pourrit, et vous voilà avec une mystérieuse flamme volante qui a tendance à apparaître là on où trouve des cadavres.

Démonstration de la réaction de la phosphine et du diphosphate

Le Magnamalo est présenté dans le jeu comme une créature constamment en chasse, se nourrissant des corps de ses victimes et il n’est donc pas dur d’imaginer que la décomposition au sein de son corps ne lui permette de générer les étranges flammes violettes qui l’entourent. Il est de plus représenté dans sa cinématique d’introduction comme un feu follet traquant un pauvre Tobi-Kadachi.

La version japonaise le qualifie littéralement d’onibi.

Les tigres

Les tigres ont toujours eu une place importante dans la culture asiatique. Puissants et rapides, ils sont connus pour être capables de sauter haut, si haut qu’ils peuvent attraper des oiseaux au vol ou attaquer des hommes à dos d’éléphant. Ces prouesses aériennes leurs ont valu d’être considérés comme aussi puissants que des dragons, donnant naissance à l’expression asiatique ‘tigre et dragon’, le tigre représentant le yin et la terre et le dragon le yang et les cieux.

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Fait assez amusant, les tigres ont des représentations assez étranges dans les estampes traditionnelles japonaises. Ces faciès perturbants sont dus au fait qu’à l’époque, les artistes n’avaient tout simplement jamais vu un tigre vivant. En effet, l’animal ne vivant pas au Japon et étant relativement dangereux à transporter pour l’époque, les peintres devaient se contenter des descriptions des marchands et des peaux de l’animal pour basiquement deviner à quoi la bête ressemblait, donnant des designs très étranges pour le coup.

Peinture par Ishizaki Gentoku datant du XVIIIième siècle

Si vous vous demandiez pourquoi le Magnamalo est aussi agile quand il agresse une pauvre wyverne et pourquoi il aime autant sauter, ne cherchez pas plus loin. La bête ne fait qu’extrapoler les performances aériennes des vrais tigres ainsi que sa rivalité mythique avec les dragons.

Un certain sens du spectacle cela dit dans MH

De manière générale, son design est basé sur un tigre, ayant même des petites attitudes rappelant l’animal quand il est au repos. Son apparence très carrée et musclée semble directement référencer les anciennes représentations assez foireuses que nous ont offerts les artistes japonais de l’époque.

Adorable quand il fait sa toilette (dommage que ce soit court)

A noter qu’il existe également un yokai en partie inspirée du tigre, le nue (鵺). Il s’agit d’une chimère dotée d’un visage de singe aux grands crocs, d’un corps de tanuki, de pattes de tigre et d’un serpent pour queue. Si certains éléments de design semblent référer la bête (la queue agile comme un serpent ou les crocs particulièrement développés une fois enragé), je ne pense pas que le nue soit une des idées principales dans le design du Magnamalo. Celui-ci conserve malgré tout d’autres inspirations yokaiesques…

Estampe par Utagawa Kuniyoshi en 1852

Taira no Masakado

En effet, si le Magnamalo n’allait pas être une chimère fusionnant plusieurs animaux pour son apparence, les développeurs se sont visiblement inspirés de la légende d’un des fantômes les plus célèbres de l’archipel, Taira no Masakado. Parmi les onryo, des fantômes nés de puissants sentiments de rage et de colère (Sadako dans The Ring ou Kayako dans The Grudge par exemple), il existe un trio nommé les Nihon San Dai Onryo, les 3 grands onryo japonais. Taira no Masakado fait ainsi partie de ce trio.

Une entité charmante…

Né au début des années 900, il était un des héritiers du puissant clan de samouraï Taira. Sa légende commence en 935 quand il entre en guerre suite à une embuscade du clan Minamoto. Tuant ses agresseurs et entreprenant une campagne de vengeance, Masakado se révéla être aussi bon stratège que guerrier quand ses ennemis vinrent consulter l’empereur. En effet, il avait respecté la loi impériale pendant ses attaques, lui permettant d’être amnistié à l’issue.

Taira no Masakado frappant un ennemi de sa lance, peinture par Taiso Yoshitoshi en 1886

Mais sa vengeance lui avait aussi bien offert des amis que des ennemis. Si tôt revenu de Kyoto la capitale, il subit une nouvelle agression, cette fois-ci de la part de son beau-père et ses alliés, qu’il parvint à nouveau à repousser. Et il retourna leurs armes contre eux, consultant à son tour l’empereur en 937 et leur valant d’être considérés comme criminels. Cependant des premières tensions émergent avec la cour impériale quand il est convoqué en 938 et ne se présente pas, considérant que le décret de 937 faisait toujours office. Vu que ce sont des petites guerres intestines, l’empereur n’y donna pas suite cela dit.

Statue de Masakado

Par contre l’année suivante, en 939, il ne peut pas vraiment fermer les yeux pour le coup. Masakado prend la défense d’un de ses anciens alliés, recherché en tant que criminel dans la province d’Hitachi. Il va donc au gouvernement d’Hitachi, demandant l’arrêt des recherches… Et le gouvernement local lui déclare la guerre. Guerre que Masakado gagne encore une fois, conquérant la province un peu contre sa volonté pour le coup. La légitime défense n’étant pas un concept très en vogue pour l’époque et plusieurs alliés des provinces proches s’alliant à lui contre le pouvoir impérial, Masakado se retrouve vite à la tête de son propre petit empire, contrôlant une bonne partie du Kanto (basiquement les terres à l’est de la future Edo/Tokyo). Il en viendrait même à se proclamer nouvel empereur. Et évidemment le vrai empereur ne prend pas trop bien la nouvelle, désignant le samouraï comme un traître et déployant une grande armée pour le capturer. Et même Masakado ne peut pas gagner une guerre à dix contre un. Il est donc fait prisonnier en 940 et exécuté par décapitation, sa tête étant exposé au marché à Kyoto pour dissuader d’autre rebelles.

La tête de Masakado exposée

L’histoire pourrait s’arrêter là si la tête avait bien voulu pourrir. En effet, après plusieurs mois la tête de Masakado reste intacte. Ses traits semblent se muer en un rictus sinistre, ses dents grinceraient et une voix lugubre demanderait même le soir à ce que la dite tête soit rattachée à son corps. Et un beau jour… Cette même tête s’envola tout simplement, volant jusqu’à un hameau de pêcheurs loin à l’est de Kyoto, Shibazaki (la future Edo/Tokyo). Les villageois nettoyèrent l’étrange tête et l’enterrèrent, créant le temple de Kubizuka. Des rumeurs cependant disent que le spectre d’un samouraï est visible près du temple la nuit tombée.

Dans les autres rumeurs sympas, sa fille, la princesse Takiyasha, était considérée comme une sorcière comme sur cette célèbre estampe par Utagawa Kuniyoshi datant de 1844 où elle invoque un gashadokuro (がしゃどくろ), un grand squelette yokai.

Vers le début des années 1300, différentes catastrophes naturelles se produisirent à Edo et furent attribuées à la colère de l’onryo de Masakado. En 1309, une cérémonie fut donc tenue pour que son esprit soit transféré du petit Kubizuka vers le Kanda-Myojin, un des temples principaux de Tokyo, où il fut érigé en tant que divinité… Jusqu’en 1874. Date à laquelle hélas l’empereur Meiji n’apprécia bizarrement pas des masses qu’un ennemi de la famille impériale soit vénéré dans un temple aussi important. Son statut de déité fut donc annulé et son temple déplacé hors du temple principal.

Il est plus sympa en divinité pourtant…

Mauvaise idée visiblement puisque après le grand séisme du Kanto de 1923, le ministère des finances fut temporairement déplacé à l’emplacement de l’ancien Kubizuka… Peu de temps après, le ministre ainsi que 13 de ses employés commencèrent à mourir de maladie ou dans des circonstances étranges, provoquant le démantèlement du ministère et une cérémonie pour apaiser l’onryo au Kanda Myojin. Malheureusement ça n’a pas suffi puisqu’en 1940, c’est un éclair qui détruit 9 immeubles proches de l’ancienne tombe. Et en 1945, c’est au tour des troupes d’occupation américaines de décider de construire un parking sur le Kubizuka… Sauf qu’à peine les travaux commencés, un bulldozer se renverse, tuant son conducteur. Les accidents étranges se multipliant près de la tombe, c’est en 1984 que le statut de déité de Masakado est restauré.

Le Kubizuka est encore visitable à Otemachi dans Tokyo de nos jours.

Je pense que vous voyez les parallèles avec le Magnamalo après toutes ces explications. Son corps regorge de référence aux armures de samouraï. Son visage rappelle un menpo (面頬), des protections faciales visant à protéger la bouche et impressionner l’ennemi avec des visages démoniaques. Ses cornes référencent le fameux casque de Sanada Yukimura, affichant de grandes cornes dorées.

Dessin par ヤマモトアキ sur pixiv

La structure générale de son corps, portant des plaques, rappelle la structure des armures de samouraï. Ces dernières n’étaient pas des armures intégrales comme en Europe, mais des plaques de métal ou d’autres matériaux joints par des cordes. Ce design permettait d’alléger au maximum le combattant, idéal pour les samouraï qui en plus du combat rapproché devaient pouvoir monter à cheval et tirer à l’arc. Ses pointes dans le dos rappellent des lames plantées dans ce dernier, un peu comme un guerrier tombé face à un ennemi en surnombre (comme Masakado lors de sa dernière bataille).

Dessin par 極限ガーグァもち🐲 sur pixiv

On peut également noter sa queue, rappelant une jumonji yari (十文字槍), une lance avec une lame en croix, les lames latérales servant à dévier les coups d’une lance adverse. Contrairement au mythe du katana, la lance restait l’arme principale des samouraï, permettant de se battre avec une distance de sécurité. Le nom jumonji vient de ju (十), dix en japonais dont le kanji correspond à la forme de la lame.

Et les sentiments de vengeance et de rage de l’onryo sont référés dans environ toutes les pièces d’armure et armes. On retrouve en plus dans l’armure deux talents assez parlant, j’ai nommé Vengeance et Cape feu de l’enfer (le talent lié à ses onibi). Le Magnamalo y est aussi souvent décrit comme la wyverne maléfique, un qualificatif approprié pour un onryo aussi puissant que Masakado. Ce motif est également présent dans son nom, composé de Magna, dérivé du latin magnus, grand et malo, le mal en espagnol. Le Magnamalo est ainsi littéralement le grand mal.

Je pense que vous avez compris, je vais pas faire toutes ses pièces d’équipement hein 😉

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