Rise of the Yokai: le Bombadgy

A la base, je comptais faire un article bonus après avoir couvert tous les monstres de Rise pour les mentions honorables, couvrant notamment la faune endémique. Mais à ma surprise, le Bombadgy n’est pas seulement inspiré d’un yokai mais en prime d’un conte populaire lié à ce yokai ! Et qu’il y a juste trop de choses à raconter pour ne pas en faire son propre article.

.

Le tanuki

Les Bombadgys sont inspirés des tanuki (狸), un animal de l’Asie de l’Est qu’on appelle chien viverrin par chez nous et ressemblant grossièrement à un mix entre un chien et un raton-laveur. Le terme tanuki ne désigne pas seulement l’animal mais aussi sa version yokai, un peu comme kitsune (狐) qui définit le renard mais aussi la variante avec plusieurs queues du folklore.

Les anglais appellent l’animal un « racoon dog », littéralement chien raton-laveur et ça se comprend

Dans la tradition, le tanuki est un animal magique doté de pouvoirs de transformation. Mais le fait le plus inattendu pour nous, prudes Européens, c’est sa… Comme dire ça avec élégance… Sa grosse paire de testicules magiques. Et ils s’en servaient pour à peu près tout, en tant que sac de voyage, d’arme ou même de… tambour. D’ailleurs, ça ferait « ponpoko » comme son quand vous tapez dessus, ce qui est quasiment le titre d’un film Ghibli dont les protagonistes sont justement des tanuki!

Ah ouais quand même…
Dessin par Yukoart pour Discovery Channel
Cette image me met mal à l’aise bizarrement..
Dessin par Shigeru Mizuki
SI vous voulez voir des CRS prendre littéralement des coups de boules, Pompoko vous offre ce spectacle

Alors pourquoi de tels atours? Les Japonais sont-ils juste des gros pervers? Évidemment, il existe une explication et elle se trouve à Kanazawa. Autrefois dans cette ville, les forgerons voulaient faire des feuilles d’or aussi fines que possible. Du coup, ils voulaient un support pour l’or qu’on pouvait étirer à fond sans que ça se déchire. Et il s’avère qu’étonnamment, le scrotum de tanuki correspond à cette description. Ils enveloppaient donc des testicules de tanuki d’or puis tiraient, le scrotum pouvant alors s’étirer jusqu’à… 8 tatamis. Juste pour visualiser, historiquement un tatami, c’était 183cm par 91,5. Soit quasiment 2 mètres sur 1. Et un tanuki ça fait 45cm adulte.

Et Pompoko a visiblement mis une référence juste glorieuse à cette anecdote.
Par contre 8 tatamis ça fait que 13m2. Papy essaie de nous entuber d’un tatami là…

A cette époque, les scrotums de tanuki étaient même vendus comme des portefeuilles, capable d’étirer votre fortune comme ils étiraient l’or. Et cette anecdote serait à l’origine de l’expression d’argot japonais kintama (金玉), boule d’or pour parler des testicules. De nos jours, le tanuki reste un symbole de bonne fortune et il est très fréquent de croiser des petites statues de ces yokai devant les maisons, un peu comme des nains de jardin. Mais des nains de jardin avec une grosse paire quoi.

Photo prise à Shigaraki, village où sont produits la majorité des fameuses statues en céramique

Cette pose est assez reconnaissable dans la Corne de Chasse Bombadgy mais aussi tout simplement quand ceux-ci s’assoient confortablement (sa queue rappelant même les attributs du tanuki). Et si les traits de leur fourrure ressemblent à ceux d’un chien viverrin, leur nom japonais Bunbujina (ブンブジナ) référence l’animal subtilement. jina en l’occurence est basé sur mujina (貉), un ancien mot valise utilisé pour qualifier les mammifères un peu plus gros qu’un chat, comme justement les tanuki mais aussi les ratons laveurs ou les blaireaux. Et là c’est le nom occidental qui tombe sous le sens avec Bomb (bombe en anglais, bravo) et badgy (pour badger, blaireau en anglais). Mais alors d’où vient Bunbu?

La Bunbuku Chagama

Eh bien évidemment du conte de la théière Bubunku Chagama (分福茶釜), que je vais donc vous raconter sur le champ (tout du moins une des 50 versions que j’ai trouvé en ligne). Le conte commence avec un colporteur en voyage, transportant un sac d’objets trouvés à vendre. De passage dans une forêt, il entendit les cris de douleur d’un animal. Allant enquêter, il découvrit un tanuki pris dans le piège d’un chasseur et il délivra donc l’animal qui au lieu de s’enfuir, sembla s’incliner. Le colporteur reprit sa route, sans se rendre compte que le tanuki était monté dans son sac et s’était transformé en une superbe théière de luxe. Et c’est en rentrant chez lui qu’il découvrit l’objet, un objet très précieux qui le laissa pensif.

.

C’en était tout simplement trop pour un simple colporteur comme lui et il décida donc d’en faire don à un temple. Devant la valeur du cadeau, le maître des lieux s’inclina devant lui. Plus tard, les moines décidèrent de tenir une cérémonie du thé avec l’ustensile. Ils mirent de l’eau dedans, la mirent sur le feu et se laissèrent distraire par une estampe… Jusqu’à ce que la théière se mette à crier « Aie aie ! Trop chaud ! Trop chaud ! ». Et qu’une tête, une queue et quatre pattes lui poussent, se retransformant à moitié en tanuki ! L’animal se mit à courir à travers la pièce en semant la panique et faisant fuir les moines. Un moine ayant raté l’altercation rentra après dans la pièce, perplexe des propos de ses comparses et découvrit la théière redevenue inerte. Mais le maître du temple ordonna qu’on rende l’objet ensorcelé au colporteur.

Dessin par Katsushika Hokusai en 1830

C’est du coup un colporteur tout aussi perplexe qui récupéra la théière si précieuse dont il avait fait don. Et qui eut une drôle de surprise quand au milieu de la nuit, il fit face à cette même théière avec une tête, une queue touffue et quatre pattes. Il paniqua mais le tanuki le rassura vite, expliquant qu’il voulait repayer sa dette après avoir été sauvé du piège et lui expliquant son plan. Et c’est ainsi que le lendemain matin au marché, le colporteur tenait un stand où il présentait la seule et unique théière vivante, exécutant des tours avec le tanuki et ses pouvoirs de transformation. Et le spectacle eut du succès, rendant vite le colporteur riche et le mettant définitivement à l’abri du besoin !

Dessin par Mme. TH James dans The Wonderful Tea Kettle en 1886

Mais les années passèrent et il finit par remarquer que son ami tanuki commençait à faiblir, faisant des erreurs pendant ses tours et risquant parfois de se blesser. Ne voulant que le bonheur de celui-ci qui avait fait pour lui bien plus qu’il ne pouvait en espérer, le colporteur décida de confronter le tanuki, lui demandant qu’est-ce que lui désirerait. Et ce dernier révéla qu’il était heureux au temple, qu’il souhaiterait juste redevenir une théière et rester simplement sur une étagère. Mais qu’évidemment, le maître de ce même temple ne l’accepterait jamais après le bordel qu’il avait semé sur place. Et ce fut donc au tour du colporteur de payer sa dette à son ami.

Dessin par Toriyama Sekien dans son Konjaku Hyakki Shūi en 1780

Le tanuki retransformé en théière, le colporteur retourna au temple et offrit à nouveau la théière au maître du temple. Qui étonnamment n’était pas trop heureux de revoir l’objet diabolique. Cependant, le colporteur raconta alors ses dernières années passées avec le tanuki, expliquant la richesse et le bonheur que l’animal lui avait apporté. Et il promit que si le maître acceptait d’accomplir le vœu de son ami, celui-ci se montrerait tout aussi profitable pour les moines puisqu’il offrirait la moitié de sa fortune au temple. Le bonze finit par se laisser convaincre, à condition évidemment que le tanuki reste sous la forme d’une théière. L’objet retourna donc au temple sur une étagère et fut traité avec respect comme le demanda le colporteur. Celui-ci soumit également une ultime demande, qu’un gâteau de mochi soit déposé tous les jours à côté, la friandise préférée du tanuki.

L’entrée du temple bordée par 21 tanuki

Le temple en question serait le Morin-ji dans la préfecture de Saitama au nord de Tokyo. Il est aujourd’hui surnommé temple des tanuki, l’endroit regorgeant de statues de l’animal mythologique et la fameuse théière, la Bunbuku Chagama, y est encore visible avec un mochi frais déposé tous les jours, tandis que le tanuki savoure lui une retraite bien méritée.

L’entrée du hall principal (les photos étant interdites à l’intérieur, impossible de trouver un bon cliché de la Bunbuku Chagama)

Et maintenant, j’imagine que vous comprenez mieux l’aspect gonflé et bombé du Bombadgy. Et si vous le frappez, l’expulsion d’un gaz (un peu comme la vapeur dans une théière chauffée) le dégonfle et lui fait reprendre une apparence plus animale.

Et histoire d’être absolument pas subtil, vous pourrez essayer d’obtenir dans la loterie de Kagero… Une théière Bombadgy… Qui est inspirée d’un conte local. Même son icône rappelle la théière, son corps arrondi étant encore plus marqué et sa queue y ressemble à une poignée.

Un comportement réaliste

Contre toute attente, le comportement explosif du Bombadgy existe dans la nature! Appelé autothyse ou altruisme suicidaire, il s’agit d’une stratégie de combat exploitée par certaines fourmis et termites. Chez les fourmis, Camponotus saundersi a tendance à dresser son abdomen au-dessus d’elle face à un adversaire. Elle contracte alors ses muscles, faisant exploser son corps et projetant une substance collante et corrosive autour d’elle. Pour les termites, les membres de la famille Serritermitidae accumulent des composés toxiques en vieillissant dans une glande de leur corps. Face à un ennemi, les individus les plus vieux peuvent déclencher des contractions musculaires rapides pour éclater la glande et propager la substance toxique et collante. Évidemment, c’est fatal pour celui qui exécute la technique (pas comme le Bombadgy) mais ce sacrifice profite à la colonie. Passé l’usage offensif, pouvant tuer ou simplement coller plusieurs adversaires, permettant aux autres membres de la colonie de les tuer en sécurité, l’autothyse peut aussi servir à condamner des tunnels pour empêcher l’envahisseur de progresser.

Et ça ne s’arrête pas là puisque le Bombadgy a tendance à faire le mort après avoir été explosé. La thanatose est une stratégie de survie qui consiste à se faire passer pour mort pour perturber le prédateur. Et les chiens viverrins le font dans la nature! En pratique, tomber raide mort est une solution maligne quand le tanuki se fait mordre ou immobiliser, limitant les risques que le prédateur le secoue et l’agite pour essayer de le tuer en provoquant des blessures plus graves et fatales (bah oui il est déjà mort, pourquoi gaspiller de l’énergie). Si tôt que le prédateur relâche sa prise et baisse son attention, il peut alors le prendre par surprise et détaler. Ça fonctionne aussi très bien sur certains serpents qui comme le T-Rex de Jurassic Park ont une « acuité visuelle basée sur le mouvement » et qui du coup perdent de vue le tanuki « mort ».

This is fine…

Laisser un commentaire