Rise of the Yokai: le Grand Izuchi

Premier monstre du jeu, le Grand Izuchi adapte assez fidèlement un ou plutôt trois yokai de montagne. Et il s’amuse même à inclure une légende urbaine dans son design.

Les kamaitachi

Les kamaitachi (鎌鼬) sont des belettes (鼬, itachi) avec des faux (鎌, kama) sur les pattes et la queue. Elles agissent en trio, piégeant les voyageurs dans les montagnes où elles rodent. Volant dans les vents, une première belette fait chuter la victime en frappant ses jambes. La seconde lui saute aussitôt dessus, le tailladant avec ses propres faux tandis que la troisième applique une salive guérisseuse. L’attaque n’a duré qu’un instant mais le voyageur se retrouve par terre et légèrement endolori avec d’étranges lacérations sur le corps qui ne saignent pas.

Dessin par Toriyama Sekien dans son Gazu hyakki yagyō en 1776

On est clairement en présence d’une des histoires de yokai les plus étranges tant la logique semble être passée par la fenêtre. Pourtant, tout ceci fait parfaitement sens à cause de la localisation des kamaitachi. En effet, ils sévissent dans les montagnes de la région du Kōshin’etsu. Et en 1911, dans une revue médicale internationale, un médecin japonais rapportait l’existence de la « maladie du kamaitachi » (colonne de droite, « SURGERY » > « Spontaneous Wounds »). Dans ces montagnes, pendant des temps d’orage, les variations de pression atmosphérique pouvaient provoquer un déchirement des couches superficielles de la peau, créant des blessures peu profondes en forme de croissant, un peu comme si une faux était passée. Les scientifiques modernes cela dit ne pensent pas que l’air seul puisse déchirer la peau et pensent plutôt que du sable ou des petits cailloux levés par le vent feraient les dégâts, le froid expliquant pourquoi la plaie est peu douloureuse et ne saigne pas. Les kamaitachi sont donc une explication à un phénomène scientifique incompréhensible à l’époque.

Dessin par Masasumi Ryūkansaijin dans son Kyōka Hyaku Monogatari en 1853

Pour le Grand Izuchi, son apparence est clairement inspirée par le yokai. Si le squelette est basé sur un raptor, comme la plupart des wyvernes aviaires de début de jeu, il arbore fièrement des griffes en forme de faux sur ses pattes avant et sa longue queue. Mais ça ne s’arrête pas là. En effet, sa fourrure rousse avec des extrémités blanches et noires est directement copiée sur la belette du Japon, de son petit nom scientifique Mustela Itatsi (itachi, Itatsi, je pense que vous avez compris). Izuchi serait d’ailleurs une fusion de īzuna (イイズナ) et itachi, īzuna étant le nom japonais de… Nos belettes européennes!

La belette japonaise dans toute sa splendeur

Son style de combat est également une référence évidente. On y retrouve l’idée du trio mais aussi les attaques synchronisées. Celles-ci sont hélas un peu sabotées par le fonctionnement des animations du jeu qui empêchent le chasseur de prendre plusieurs coups d’affilée mais on y retrouve la logique des kamaitachi. En effet, le Grand Izuchi fait parfois chuter le chasseur pour que les Izuchis lui sautent dessus tandis que lors de son attaque ultime, les Izuchis font chuter et le Grand Izuchi vient frapper.

Une autre attaque notable, c’est le crachat. En effet, référence évidente à la salive soignante du troisième kamaitachi, le trio des Izuchis peut cracher un gros mollard. Et si celui-ci pourrait vous soigner, il est visiblement accompagné de cailloux, faisant plutôt des dégâts du coup. Les cailloux pourraient référer au comportement de certains oiseaux qui avalent des pierres appelées gastrolithes pour broyer leurs repas dans leurs gésiers, une poche spécialisée de leur estomac (puisqu’ils n’ont pas de dent et ne peuvent du coup pas mâcher). Les Izuchis sont après tout des wyvernes aviaires.

Et les environnements naturels du grand Izuchi sont là aussi des références au kamaitachi. En effet, ce yokai est originaire de montagnes froides, expliquant les Ruines de Temple pour l’aspect montagneux et l’Archipel de Glace pour l’aspect froid. Le vent est également un élément important de l’iconographie du kamaitachi et on le retrouve dans la cinématique d’introduction du Grand Izuchi, ce dernier y étant appelé kama kaze (鎌風, vent faux, un des surnoms régional d’ailleurs du kamaitachi), mais aussi dans ses armes. Si on retrouve un peu partout ces griffes faux, notamment sur la SnS qui est littéralement une faux, elles ont quasi toutes dans leur nom ou leur description des mots et expressions liés au vent. Autre design remarquable, la HH est littéralement un moulin à vent.

La kuchisake onna

Les concept art du grand Izuchi référencent la kuchisake onna (口裂け女) pour l’apparence de sa bouche large.

On reconnaît les kanjis 口裂け女 en bas à droite, troisième ligne

La kuchisake onna est un yokai qui a évolué avec l’époque, devenant de nos jours une légende urbaine. L’histoire originale est celle de la femme d’un samouraï particulièrement belle. Un peu comme la méchante reine dans Blanche-Neige, elle demandait tous les jours à des enfants si elle était la plus belle. Et ceux-ci confirmaient. Certaine de ses charmes, elle trompa un jour son mari. Apprenant la nouvelle et déshonoré, ce dernier décida de se venger en entaillant la bouche de cette dernière d’une oreille à l’autre avec son sabre, lui laissant un large sourire et se moquant alors ‘Et maintenant? Toujours aussi belle ?’.

Après sa mort, elle se réincarna sous les traits d’un onryo, un fantôme empreint de rage et voulant se venger des vivants (Kayako dans The Grudge ou Sadako dans Ring sont des onryo typiquement). Elle accoste les enfants dans les rues désertes, cachant son horrible sourire avec un éventail, et non elle ne leur demande pas si ils veulent savoir comment elle a eu ses cicatrices, contrairement à un certain clown prince du crime. Comme pour les enfants qu’elle a connu de son vivant, elle leur demande si elle est belle. Si ils répondent non, mauvaise réponse puisqu’elle les tue avec des ciseaux ou une faux selon les variantes. Mais si ils répondent oui, c’est pas franchement mieux. Elle retire alors son éventail, dévoilant son visage défiguré et demandant ‘Et maintenant?’. Un non les conduira à la tombe tandis que s’ils lui disent oui, elle leur entaillera les joues avec son arme, leur laissant le même sourire horrible.

Statue basée sur le design de Shigeru Mizuki à Sakaiminato

De nos jours, l’histoire reste populaire, ayant même provoqué une vague de panique dans les écoles japonaises dans les années 1970. Cela dit, le mythe a évidemment connu quelques évolutions. Ses origines sont souvent devenues un accident chez un chirurgien esthétique ou un dentiste et elle porte en général un masque chirurgical pour cacher son faciès repoussant. La pratique elle-même d’entailler les joues d’une personne pour la défigurer en lui laissant un large sourire est devenu connue sous le nom de ‘sourire de Glasgow’ car popularisée dans les années 1920-30 par des gangs de cette ville anglaise comme méthode de punition sur les bandes rivales.

Et la kuchisake onna a une belle carrière dans le film d’horreur,
d’après mes recherches d’image

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