Ayant frustré la grande majorité des joueurs à cause de ses mouvements erratiques et de son corps titanesque, l’Almudron est le maître des marais, se mouvant facilement dans le sol grâce à son huile dorée qui fluidifie la terre. Mais derrière ce dragon loutre géant se trouvent le croisement entre un fantôme à la main verte et les arts traditionnels japonais de la terre.

Le dorotabo
Le dorotabo est un yokai d’origine humaine aux circonstances assez tragiques. En effet, il naît de la rancœur d’un riziculteur mort. Il travailla longuement pour acquérir une rizière pour son fils mais après son décès, celui-ci se révéla être un paresseux qui passait son temps à jouer. Et il joua tant qu’il finit par perdre le terrain qui fut défriché par son nouveau propriétaire. Le spectre du vieillard apparut alors à ce dernier…

En apparence, c’est un mort-vivant borgne qui surgit de la boue, possédant trois doigts à chaque main. Dans la tradition japonaise, les 5 doigts de la main représentent 2 qualités, la compassion et la vertu, et 3 vices, la colère, l’avidité et l’ignorance. Il pointe les 3 doigts des vices à ceux qui désormais ruinent son héritage par ces mêmes vices. Il hanta le propriétaire du champ, l’implorant de lui rendre sa rizière, jusqu’à ce que ce dernier finisse par fuir et revendre le terrain à quelqu’un qui s’en occupa correctement.
Le dorotabo est clairement une leçon sociale. Contrairement à notre belle France avec ses larges champs, le Japon est une île montagneuse. Les terrains cultivables y sont rares et par conséquent, une rizière y était vue comme un don précieux et qu’il fallait préserver. Le dorotabo poussait donc à la tâche ceux qui laissaient en décrépitude ces terrains si importants.

Les points communs sont assez clairs chez l’Almudron. Il rôde dans les terrains boueux comme des rizières. Sa posture en général à moitié enfoui dans le sol, ne sortant que le sommet de son corps et sa queue similaire à un bras, rappelle l’apparence générale du dorotabo tandis que la trace jaune apparaissant sur son museau quand il enrage référence l’oeil unique du yokai. On peut également apprécier sa fourrure blanche, rappelant la barbe d’un vieillard.

L’icône également est riche en parallèles. Il est représenté à moitié dans le sol, la trace jaune représentant l’œil unique y est clairement visible et la queue semble y apparaître avec 3 doigts mis en avant (clairement pas aussi visible en jeu).

Sa cinématique d’introduction également regorge de références. On le dit ‘jouant dans la boue après une dure journée de labeur’, il est présenté comme ‘vieux’ et ‘grincheux’ et annonce ‘Allez-vous-en ! Soyez bannis !’ tel le dorotabo qui implore qu’on lui rende son terrain (en légèrement plus agressif) car ‘personne n’est autorisé à fouler son territoire sacré’. Et c’est sans compter sur son titre d’Ermite du marais, référençant là encore les rizières et le grand âge du spectre.

Son nom japonais Oromidoro (オロミドロ) rappelle le yokai par la partie doro, la boue, tandis que le reste vient de l’italien oro, l’or. La boue dorée donc… Mais d’où vient cet or ?
Les arts traditionnels japonais : entre kintsugi et hikaru dorodango
De par son emploi de la terre, il est évident que les développeurs ont voulu rendre hommage à quelques artisanats exploitant cette dernière. C’est ainsi qu’on retrouve dans les croquis préparatoires des mentions de la poterie, ce qui nous amène au kintsugi (金継ぎ). Cet art consiste à réparer un objet brisé avec de la laque dans laquelle on incorpore de la poussière d’or, mettant en avant l’aspect réparé de la chose au lieu de le dissimuler. L’emploi en tant que substance corporelle de l’Almudron vient je pense du castor et des loutres, des animaux qui sécrètent des huiles corporelles, leur servant à imperméabiliser leurs pelages quand ils nagent dans l’eau (les écailles rang inférieur de l’Almudron sont d’ailleurs qualifiées d’hydrofuges).

Mais l’un des autres éléments les plus intrigants du design du Leviathan, c’est cette gigantesque boule de boue qu’il accroche parfois à sa queue, l’exploitant comme masse. Mais là encore, vous l’aurez compris, c’est une référence à un autre art japonais de la terre, le hikaru dorodango (光る泥団子). Le concept dérive du dorodango (泥遊び), un jeu d’enfant traditionnel qui consiste à faire une jolie boule de boue bien lisse.

La partie hikaru est née quand des artistes ont décidé de se réapproprier ce jeu en en faisant un art. Vous prenez la boule de base que vous avez faite, vous la laissez sécher en surface puis vous commencez à écraser délicatement autour de la terre sèche réduite en poudre, créant une surcouche lisse et polie. Vous laissez à nouveau reposer puis vous prenez de la poussière plus fine et répétez le processus d’écrasement doux de sorte à ce que la poussière vienne combler les interstices nés au séchage et vous aurez alors une sphère dont la couleur et les motifs varient en fonction de la nature de la terre employée pour la créer. On est donc devant un art transformant de la boue, niveau 0 de la beauté basiquement en une œuvre d’art appréciable à l’œil.

Outre la gigantesque boule qu’on ne peut pas vraiment rater, c’est l’armure de l’Almudron qui référence étonnamment le hikaru dorodango ainsi que le dorotabo. Car oui, si le design de mecha est assez… Inattendu dira-t-on, on a une référence à l’aspect poli de cette dernière dans la tassette. Elle est également composée de plaques tout aussi lisses avec des sphères aux différentes jointures et le casque présente en prime une fente frontale, similaire à l’œil du dorotabo.
En dehors de l’armure, les écailles rang supérieur sont également dites ‘polies par la boue’.

